Langage par les signes de Joë Hamman

Publié le par kit.2000

 

CV2.jpg

 

Joë Hamman est un parisien qui a eu la chance, pendant de nombreuses années, de partager dans les ranchs d'Amérique la rude vie des Cow-boys et d'être le compagnon du célèbre Buffalo Bill. Sans cesse à cheval, s'entrainant au lasso et au pistolet, mais toujours dans des intentions pacifiques, il a su conquérir, par son courage et sa gentillesse, l'amitié des indiens. Joë Hamman a bien voulu donner à Cœurs Vaillants la primeur de ce document extraordinaire qu'est l'explication par signes du langage des Peaux-Rouges. Cet homme qui à côtoyé en France des écrivains célèbres, a vécu ses rêves auprès des Amérindiens et de son ami Buffalo Bill. Grâce à lui le Wild West Show de Buffalo Bill entra en France pour une longue tournée. Ce matin de bonne heure j'ai rencontré un ami collectionneur de vieux journaux, le sujet de notre conversation était le FarWest.  Il me parla de Joë Hamman, un dessinateur connaissant très bien l'Amérique. Ce qui me donna une idée pour un nouvel article mais je laisse la main à Joë Hamman lui même.

 

La  Biographie de Joë Hamman se trouve sur Wikipédia à l’adresse si dessous :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Joe_Hamman

 

Pour mon ami collectionneur ainsi que pour tous nos lecteurs, je propose un article de Joë Hamman, apparu sur le Journal Cœurs Vaillants le Dimanche 8 Avril 1951.

            

CV1.jpg            

L'Article s'appelle "LE LANGAGE PAR SIGNES DES INDIENS"

                             

Disséminés sur d’immenses territoires, les indiens, aux cent dialectes, ne parvenaient pas à se comprendre lorsque les hasards de la chasse et de la guerre mettaient en présence des tribus amies ou rivales, animées du même désir d’accroître leur espace vital et de posséder les meilleurs pâturages.

 

Tant bien que mal, si l’arc et la flèche n’avaient pas solutionné une discussion impossible, les gestes les plus expressifs et les plus convaincants tenaient lieu de discours. Gestes créés pour discuter des intérêts divergents, demander du secours, avertir d’un danger, des passages de gibier, indiquer les points d’eau ; réseau d’une solidarité qui s’exerçait autrefois de l’Alaska au Nouveau-Mexique.

 

Ainsi naquit le langage par signes, lequel il y a cinquante ans encore était compris par tous les Peaux-Rouges. Ce langage, dont la pratique est pour ainsi dire perdue, n’est plus que l’apanage de quelques vieux chefs.

Aussitôt qu’ils s’apercevaient, de loin, les indiens des tribus pacifiques mais prudentes levaient les deux bras en signe de paix, et, s’avançant les uns vers les autres, s’arrêtaient à quatre pas, puis se racontaient les « potins » de la prairie, si ces préliminaires les avaient satisfaits.

 

Dans les cas graves, des parlementaires se détachaient des groupes en présence et se touchaient la main ou l’épaule en signe de concorde. Formant le cercle, ils s’accroupissaient alors sur le sol, gardant le buste bien droit et chacun s’expliquait à tour de rôle après s’être passé de bouche en bouche le « calumet » dont ils tiraient une bouffée, suivant une tradition immuable.

 

J’ai vu autrefois, dans une réserve de Sioux du Dakota, des vieux chefs se livrer à cette curieuse pantomime pour me distraire ; loin d’être une succession de rébus, le langage par signes était cependant difficile à comprendre : on pouvait par exemple confondre «  l’expression » du tracé sinueux d’une rivière avec celui du passage d’un serpent ; Il est vrai qu’aussitôt la première arabesque décrite, une main en conque portée à la bouche indiquait : l’eau.

 

Une main levée annonçait que l’on avait quelque chose à exprimer et souvent, au début d’un « discours » persuasif, la main gauche placée sur le cœur puis portée en avant témoignait d’une bonne foi dont on attendait la réciprocité. Si la réponse débutait par un signe semblable, les deux interlocuteurs s’empressaient de sourire et, s’installant commodément, poursuivaient leur « conversation ».

 

Les indiens particulièrement émotifs sentaient évidemment les battements de leur cœur redoubler sous l’empire d’une joie ou d’un incident malheureux ; Il était donc naturel qu’une main comprimant ces battements les prennent comme la confirmation du sentiment éprouvé, et ceci rejoint le geste romantique et conventionnel des hommes de chez nous.

 

Une « question » pouvait être posée d’une façon curieuse : « Quel âge avez-vous ? »

La voici décomposée : un doigt pointe vers vous, puis les deux mains de l’interlocuteur frissonnant contre sa poitrine indiquant le froid, l’hiver.

Un balancement de la main droite d’avant en arrière voudra dire : combien ?

Combien d’hiver avez-vous ?

Dans la réponse, le nombre se marque par les doigts et tout ceci est aussi rapide que la phrase elle-même.

 

La douleur se traduisait par la course des index de chaque main le long des joues, traçant un sillon imaginaire de larmes. La satiété : par une main portée à la gorge. Les deux mains croisées, portées en avant, indiquaient la maison.

 

Les deux mains, paumes tournées vers la terre et s’abaissant lentement, indiquaient la nuit. Le geste contraire indiquait le jour. La présence de l’homme blanc s’expliquait par une main portée en visière contre le front : signe du chapeau, chose inconnue de l’Indien avant l’arrivée des Européens, etc…

 

C’est un véritable dictionnaire qu’il eût fallu rédiger pour conserver le souvenir de cette pratique et, sauf erreur, je ne crois pas que la chose n’ait jamais été faite.

 

Très ingénieux, le langage par signes avait parfois recours à une interprétation nouvelle et immédiate.

 

Un officier d’un fort de l’Ouest demandait à un Indien, dans le but de l’embarrasser, de lui décrire un « hibou de prairie », (Il faut tout d’abord savoir que le hibou de prairie gîte dans les terriers des chiens de prairie, partageant avec eux une chaleur fraternelle.). Or, l’Indien questionné fit aussitôt le signe de la plume, indiqua le bec, cercla ses yeux de ses doigts repliés et, du petit doigt et de l’index levés de la main droite, représenta les oreilles pointues du hibou : « Non, dit l’officier, qui s’attendait à la description, ça c’est l’oiseau des bois ! » « How ! » fit l’Indien, en manifestant une certaine contrariété, puis souriant malicieusement, continua sa description par un mouvement des deux mains, semblant fouiller le sol, se frotta le nez comme le fait ce petit rongeur, puis, faisant le signe « frère », le coupa du tranchant de la main, indiquant « demi-frère ». Et tous de s’esclaffer de cette explication subtile.

 

Récemment, un Indien du Montana, en lisant un magazine traitant des réunions compliquées de l’O.N.U. aux langues diverses, disait que les Blancs eussent eu un grand avantage à connaître le langage par signes pour mieux se comprendre. Il y a, bien entendu, d’habiles simplifications dans ce moyen d’expression, et si vous voulez vous amuser à converser par signes avec vos camarades, il est fort probable que vous vous livrerez à une pantomime désordonnée qui sera loin d’avoir la majesté de celle d’un chef Sioux.

 

Je me permettrai de placer ici une petite histoire personnelle. Lorsqu’il y a bien longtemps mon ami Belette-Tachetée me demanda de lui décrire ce qu’était la Tour-Eiffel, dont il avait vaguement entendu parler, je fis de ma réponse un jeu difficile. Le vieux ne parlait pas Anglais, et mes connaissances en langage Sioux laissaient à désirer. Je tentai, malgré tout, de lui en expliquer la hauteur en faisant des pas sur le sol, comparant ces distances portées en l’air, mains levées. J’en indiquai la matière en touchant les ferrures d’une charrette et la construction par un enchevêtrement de branches. Spotted Weasel me regardait attentivement en hochant la tête, puis brusquement, mit un comble à ma confusion en me demandant : «  Use ? »  _ Utilité ?

 

Le Sioux avait paru comprendre la première partie de ma pantomime, mais lui expliquer la télégraphie sans fil, la nécessité pratique et morale de cette étonnante manifestation du génie humain cela était au-dessus de mes forces :  « No use » _ « Ca ne sert à rien ».

_  « Big tepee, watche ! » _ « Grande maison, très belle ! » lui répondis-je en mêlant toutes les langues.  Belette-Tachetée me regarda, interdit, se prit à sourire et haussa doucement les épaules.

 

JOË HAMMAN

 

Publié dans Histoire de l'Ouest

Commenter cet article

pouik 14/06/2011 09:34



Trés intéressante lecture. Les sourds muets utilisent cette méthode.



kit.2000 14/06/2011 17:56



Je ne sais pas, mais le fond est sensiblement pareil ! Le plus fort c'est que toutes les tribus se comprenaient.